Les auteurs (et l’édition) devraient-ils se laisser tenter par les NFTs?

Ce ne sont pas les commentaires et les analyses qui manquent sur la question. Nous en avons consulté quelques dizaines! Pour faire court et vous faciliter la tâche, voici deux articles en remarquable opposition : le premier; 9 Ways Writers Can Use NFTs énumère les raisons favorables pour se lancer dans les NFTs. Le second; Could NFTs Work in Publishing? démonte en gros les arguments du premier.

Leurs lectures nous ont remis à la mémoire que le merveilleux monde de la techno souffre d’une forme systémique d’Alzheimer : les mêmes arguments sont recyclés à intervalles réguliers pour de nouvelles innovations technos après avoir bien démontré la (les) fois d’avant qu’ils ne fonctionnaient pas. Ce qui n’empêche pas les promoteurs, dans un nouveau contexte, de nous les recracher comme s’ils étaient nouveaux.

Nous allons donc cette fois-ci procéder comme Bill Rosenblatt, l’auteur du second article et faire comme si nous nous rappelions ce qui s’est passé auparavant, en présentant les pour avec les contre.

Vous pouvez publier sans intermédiaires. Vrai. Mais c’était le cas aussi à travers les médias sociaux, avec le long tail, le blogue et bref, Amazon est toujours le royaume de l’auto-publication, sans compter tous les Lulu de ce monde. Ajoutons enfin que c’est là le discours du financement participatif et que ce dernier demeure un processus bien moins complexe (tout en restant très exigeant) que les NFTs.

Votre livre accède à un véritable marché de la revente où vous pouvez obtenir des royautés. Comme le souligne Bill Rosenblatt, l’obligation de payer une royauté à un auteur lors de la revente d’in contenu existe déjà. Surtout, dans la mesure où le produit est largement disponible numériquement pour un prix intéressant, l’acheteur va préférer la solution la plus facile pour l’acquérir; soit son vendeur habituel.

Le corollaire de l’argument précédent : votre « œuvre » va prendre de la valeur avec les reventes. Le marché de la revente de livres numériques est à peu près inexistant. Il est vrai que les éditeurs mettent des bâtons dans les roues. Mais la valeur d’une œuvre à long terme dépend d’une foule de facteurs, dont sa réputation, celle de son créateur et bien sûr de son unicité. Dans ce cas-ci l’unicité est relative et artificielle. Le livre ancien existe, il est vrai, mais justement, l’objet est ancien et recherché parce que c’est précisément un objet dont l’existence physique est un témoignage en soi. Dans cent ans peut-être qu’un PDF publié en 2003 aura une certaine valeur, mais jamais de la même dimension.

Vous pouvez créer la rareté artificielle de votre œuvre et partant lui donner de la valeur. Exact. Mais cette rareté repose uniquement et seulement sur l’état d’esprit de l’acheteur qui accepte que l’algorithme dont il est propriétaire lui donne un droit particulier. Or ce droit est déjà qualifié de « bragging right » (littéralement : droit de se vanter) à la grandeur de l’Internet. Vous pouvez parier que les acheteurs technos amateurs de « bling-bling » vont vite se lasser.  Si un million de personnes possèdent chez eux la même copie rigoureusement exacte d’une nouvelle Joconde, quel est l’intérêt de payer beaucoup plus cher pour l’algorithme qui indique que vous être propriétaire de l’oeuvre « originale »?

La chaine de blocs et les NFTs authentifient une œuvre. Les œuvres sont déjà piratées de multiples manières; des pirates copient les contenus offerts, d’autres authentifient comme leurs des oeuvres qui ne leur appartiennent pas, d’autres encore pillent Creative Commons ou les oeuvres sont offertes gratuitement. Authentifier une œuvre et la vendre via des NFTs est un processus complexe hors de la portée de la vaste majorité des artistes pour des raisons de familiarité avec la culture techno, mais aussi pare que ça coûte de l’argent.

Le processus est bien plus facile pour des pirates technos qui procèdent à grande échelle en pillant systématiquement. À terme, la fraude va alourdir un processus d’authentification déjà complexe et va nuire à la crédibilité de la chaine de blocs.

Vous pouvez moduler une offre originale, en offrant des récompenses différentes par niveaux. Financement participatif quelqu’un?

Vous pouvez cultiver votre base de fans qui vont vous promouvoir. Vous aurez votre propre réseau d’investisseurs/acheteurs. C’était l’argument massue des réseaux sociaux et même avant, du blogue. Les problèmes résiduels des réseaux sociaux sont maintenant connus à ce niveau; l’immense consommation de temps, la compétition d’un océan d’artistes dans le même créneau et la difficulté de se démarquer, la nécessité de profiter d’une immense base de fans afin de pouvoir justement en profiter financièrement, etc.

C’est une manière de vous faire de la publicité. Celle-là nous est servie depuis 1993. Littéralement.

Au final, est-ce que cela veut dire de ne pas toucher à la chaine de blocs même avec une pince à sucre? Non. Pour toutes les bonnes raisons de s’y opposer. La chaine de blocs et les NFT représentent un danger réel dont il faut connaitre à fond les tenants et les aboutissants.

Habituellement les auteurs et l’édition fuient les problématiques numériques. Elles ne disparaissent pas pour autant et le milieu souffre de son ignorance. Ça vaut la peine de suivre, avec prudence, le mouvement. Aussi, dans un cadre coopératif, avec la mise en commun de ressources technos et financières, l’accès des auteurs et des petits éditeurs à la chaine de blocs et aux NFTs peut être grandement facilité et peut éventuellement contribuer sinon à améliorer leurs conditions économiques, du moins à les préserver des problèmes éventuels que peut entrainer la popularité croissante de la chaine de blocs.

Voici en terminant d’autres articles qui nous ont davantage intéressés :

https://thedebrief.org/publishing-books-as-nfts-is-gaining-popularity-and-authors-are-cashing-in/

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