Entrevue avec Maia Sylba, éditrice de Musetouch

Musetouch 1

 

Musetouch, webzine sophistiqué d’arts visuels existe depuis 10 ans. Nous y avons consacré un article récemment.

À chaque édition Musetouch trouve le moyen de surprendre avec des images d’une extraordinaire beauté créées par des artistes hors du commun. Après un hiatus de quatre ans, le webzine redémarre et son éditrice, Maia Sylba, nous a gentiment expliqué le fonctionnement de sa publication qui se distingue dans l’univers des magazines numérique par sa longévité, son élégance et ses nombreux fans.

 

Mammouth numérique (MN) : Quand avez-vous publié Musetouch pour la première fois?

Maia Sylba (MS) : la première édition est parue en 2010, le 22 août pour être précis. C’était une sorte de publication expérimentale, je n’étais pas certaine moi-même de ce que je voulais faire ni de quelle manière présenter mes objectifs et mes rêves aux usagers. Au final tout s’est bien passé. Les usagers étaient ravis.

MN : D’où est venue l’idée de créer un magazine sur les arts visuels?

MS : Je ne l’ai pas planifié du tout. Ça s’est produit d’une façon un peu étrange, sans réelle intervention de ma part. Un jour sur Internet, j’ai rencontré un peintre et artiste qui semblait attiré par mon prénom. Il disait le trouver à la fois simple et court, mais également signifiant. Il m’a demandé mon autorisation pour lancer des groupes d’arts sur Facebook en usant de mon prénom. La démarche paraissait intéressante, j’ai dit oui. Il a lancé une ‘Art Gallery Maia’, ’Maia In The World’, ’Maia Art Community’ et d’autres encore. Il m’a confié un rôle d’administrateur dans chacune de ces nouvelles communautés. Je n’y prêtais pas une attention particulière, mais les usagers ont commencé à m’écrire, les artistes à me demander mon opinion à propos de leurs oeuvres et de cette manière improvisée, j’ai rencontré virtuellement à travers le monde de nombreux artistes qui sont devenus des amis à travers les années. Mon frère Dejan suggéra à un moment donné que je lance une forme de magazine qui serait consacré aux arts; à la peinture, à la sculpture à la photographie et à l’illustration avant tout. J’ai demandé à certains de mes amis s’ils souhaiteraient publier les œuvres et la réception fut excellente. De cette manière, j’ai créé la première édition, rassemblant sept artistes qui étaient tous des amis.

MN : La nouvelle parution de Musetouch en est une titanesque, et très généreuse. Pourquoi une telle ampleur?

MS : À cause de problèmes de santé dans ma famille, je n’ai rien publié durant quatre années. La nouvelle édition se nomme justement « Musetouch Resurrection ». Je crois que j’étais redevable à nos fans, à nos publics, aussi je désirais quelque chose d’énorme et ce numéro inclut 20 artistes et contiens quelque 1662 pages. Il s’agit en quelque sorte de mon cadeau à nos publics et une manière d’annoncer à tous que nous sommes de retour. À partir du mois prochain, Musetouch sera publié à chaque deux mois avec environ 500 pages par numéro.

MN : MuseTouch a d’abord été publié à l’origine sur Issuu puis en format PDF. Qu’est-ce qui a amené ce changement?

MS : Au début nous ignorions totalement sous quelle forme publier en ligne. Mon frère est un expert en ce qui concerne Internet et ses possibilités. Il a mis de l’avant l’idée de publier sur Issuu qui à l’époque était une plateforme de publication gratuite. Nous nous sommes conformés à leurs normes et avons créé ce premier numéro dont la forme première était en PDF de toute façon. Il était possible alors de lire en ligne ou de télécharger le webzine en PDF. Nous avons conservé ce même principe qui permet aux usagers de lire MuseTouch en ligne, sur leur téléphone ou sur leur ordinateur.

MN : Croyez-vous que l’EPUB offre une expérience de lecture qualitativement concurrentielle?

MS : Oui, mais nous restons quand même fidèles au PDF. Nos usagers aiment l’idée de tourner les pages en ligne. La plupart d’entre eux n’ont jamais vu quelque chose comme ça, ils apprécient beaucoup l’expérience et nous nous ajustons simplement à leurs réactions.

MN : Musetouch compte combien d’usagers en ce moment?

MS : Le site Web officiel de Musetouch reçoit environ 500 000 visites par mois. En ce qui a trait aux médias sociaux, nous avons environ 800 000 fans sur Facebook et 15 000 sur Pinterest. Je dois admettre que je n’avais jusqu’ici porté que peu d’attention à Instagram, mais j’ai commencé récemment à y publier et la réception est bonne. Cependant avoir autant de fans sur Instagram que sur Facebook va demander du temps. J’ai cependant la patience et la persistance qu’il faut.

MN : Quel est le modèle d’affaires de Musetouch?

MS : Nous n’avons jamais vraiment eu de modèle d’affaires. Je suis la créatrice de tout ce que vous voyez et entendez à propos de Musetouch et mon frère s’occupe des aspects techniques. S’il faut aborder le sujet du modèle d’affaires, je dois avouer que je n’en ai simplement aucun. Je ne suis pas une professionnelle qui calcule. Je suis une personne sensible aux émotions et ainsi, après 10 années à oeuvrer sur Musetouch, je continue à voir ce travail comme un jeu où je m’amuse comme une enfant. Je crois que cet aspect ludique est également perçu et apprécié par les lecteurs de Musetouch.

MN : Comment le webzine est-il publicisé?

MS : Je n’ai jamais publicisé Musetouch. Les gens sont simplement venus, de manière spontanée. Ils ont vu sur les réseaux sociaux des publications à propos de Musetouch de la part de leurs amis, de leurs proches, des gens en qui ils avaient confiance et qui étaient ravis de leur expérience avec le webzine. Ainsi ils se sont liés avec notre page Facebook, ils se sont mis à fréquenter le site Web et ils ont été captivés de plus en plus par l’approche globale. Ils le sont encore aujourd’hui.

 MN : À votre avis, qu’est-ce qui pourrait convaincre des usagers de payer pour un webzine d’art?

 MS : L’imagination d’abord et avant tout. Les gens reconnaissent ce qui est vraiment imaginatif et c’est pour moi la recette du succès. Les usagers le sentent également lorsque le créateur s’investit profondément dans son projet, dans ce cas-ci, un webzine artistique. Les usagers sentent que j’adore l’art, que j’ai pour l’art une réelle passion que je leur communique de manière personnelle, que ce soit mes impressions à propos des artistes dont nous publions le travail ou de leurs œuvres. Ils peuvent voir et sentir que je suis absolument convaincue à propos de tout ce que je publie et partage avec eux et voilà pourquoi ils me suivent. C’est aussi simple que ça.

Quoique nous n’ayons jamais tarifé Musetouch, qui a toujours été gratuit, je suis certaine que les usagers paieraient si nous leur demandions. Mais je préfère les laisser payer ce qu’ils croient que nous méritons avec des dons, s’ils se sentent l’envie de le faire.

MN : Est-ce difficile de convaincre des annonceurs de soutenir le projet?

MS : De ce que j’ai pu entendre, ça paraît effectivement difficile. Mais je n’ai jamais essayé. Je publie un peu de publicité pour certaines galeries d’art et quelques artistes. Mais ce sont des gens qui sont des amis et qui aident Musetouch avec leur art et leur support moral. Je leur consacre donc des pages pour les aider. À ce jour nous n’avons jamais eu une publicité qui nous a été achetée. Nous avons viens sûr une section du site Web consacrée à la publicité, mais jusqu’ici, je ne me suis jamais décidé à en publier.

J’aime me consacrer à l’art et la publicité donnerait un aspect commercial au webzine ce que je tente d’éviter par tous les moyens.

 MN : Avez-vous été en mesure de conserver votre équipe créative à travers les hauts et les bas d’une entreprise d’édition numérique?

MS : Oui, j’ai réussi. Les gens croient souvent qu’il y a cent personnes derrière tout le travail fait, ce qui est habituellement le cas pour des magazines comparables. Mais en ce qui concerne Musetouch, l’équipe consiste en mon frère, qui à charge de tous les aspects techniques, et moi qui s’occupe du contenu, qui repère les artistes, et les contacte, assure les entrevues avec eux, produit la couverture et les slogans, etc. Musetouch c’est moi et je suis Musetouch.

Il y a eu bien sûr des moments très difficiles, surtout en ce qui concerne l’aspect financier puisque je paie toutes les dépenses en travaillant comme designer et développeur Web. Les choses ont été particulièrement ardues dans les dernières à cause de problèmes de santé dans ma famille. Mais avec leurs généreuses contributions, des usagers ont maintenu le webzine à flot. Pour la première fois dans ma vie, je ne me sens pas seule dans ce travail. Je peux compter sur de nombreux amis qui sont en quelque sorte des mécènes et des VIP de la famille Musetouch.

 Lorsque quelqu’un vous donne une partie de ses propres revenus pour aider à réaliser vos rêves, cette personne mérite tout et je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir afin de ne pas laisser tomber cet ami qui a donné au webzine. Peu importe le montant, grand ou petit, pour moi chaque don est une bénédiction et une grande aide à ma cause; l’existence de Musetouch magazine d’arts visuels, ma vie, mon rêve, mon tout.

MN : Croyez-vous que l’édition numérique a un futur?

MS : J’en suis certaine. Malheureusement, avec le temps, l’édition papier va disparaître. De plus en plus de magazines et journaux, même de gigantesques comme The Guardian se mettent au format numérique parce que c’est l’avenir de l’édition, soyons franc. Quoique je me fasse régulièrement questionner à propos d’une éventuelle édition papier pour Musetouch. Nous entrons dans une ère numérique, l’avenir est littéralement en ligne, mais nous demeurons nostalgiques.

 MN : Où est-ce que vous vous voyez dans cinq ans?

MS : Je me vois travailler sur Musetouch. C’est mon plus grand souhait. En plus de continuer à parler à nos fans, à ceux que je considère des amis, et profiter enfin du partage avec eux de tout ce que je trouve intéressant, beau et mystérieux. Je vis au jour le jour, je tente de donner ce que j’ai de mieux afin d’inspirer, de découvrir de nouveaux talents, d’en ramener d’autres dans l’œil du public, d‘être enfin pour les usagers une Muse. Et les jours vont passer et s’en aller de cette manière. Je ne pense pas à propos de l’avenir. Je m’amuse et c’est une sensation magnifique.

 

Parution prochaine de l’entrevue avec Maia Sylba, éditrice de Musetouch

https://musetouch.orgMusetouch menu

Le 7 avril à 7 heures du matin (13 heures à Paris) pour être précis.

Madame Sylba nous a accordé une entrevue sur le fonctionnement de son magazine numérique qui a comme particularités sa dévotion à l’art, sa beauté, sa longévité, et ses très nombreux fans.

Elle nous parle notamment de son  dernier numéro exceptionnel qui réunit les oeuvres de pas moins de vingt artistes.

À découvrir et à lire le 7 avril!

 

Entrevue avec Bellingcat

Bellingcat

Bellingcat est ce webzine connu internationalement, nouveau modèle du reportage d’enquête entièrement numérique, dont nous avons récemment parlé sur Mammouth. Son éditeur (plus précisément: Executive Director) a gentiment accepté de nous accorder une entrevue sur les aspects éditions numérique du webzine.

 

Mammouth numérique (MN) : Quel est le modèle d’affaires de Bellingcat ou comment êtes-vous économiquement en mesure de faire votre travail?

Bellingcat (B) : Nous avons passé la dernière année à mettre sur pied une organisation caritative aux Pays-Bas et à y déménager en même temps nos opérations qui se trouvaient auparavant au Royaume-Uni. Opérer en tant qu’organisme de charité y était malheureusement impossible.

30% de nos revenus proviennent des ateliers que nous donnons et le reste de bourses et remises par des organisations variées dont la liste se trouve sur notre site. Comme organisme de charité, nous avons l’obligation de promouvoir un très haut niveau de transparence et notre fonctionnement est revu sur une base régulière par des organismes indépendants. ce processus est indispensable à la fois pour les organismes qui nous épaulent financièrement mais également pour contrer les fausses accusations et les rumeurs de toute nature qui servent à mettre en doute notre travail. Comme nous accuser par exemple de recevoir de l’argent des services d’espionnage de l’un ou l’autre pays.

Nous étudions également la possibilité de mettre sur pied une compagnie de production qui réaliserait des documentaires à partir de nos enquêtes. Nous pourrions élargir notre assiette financière de cette manière.

MN : Comment sont payés ou compensés les journalistes et collaborateurs du webzine?

B : Durant la dernière année nous sommes passé d’une demi-douzaine d’employés et de quelques douzaines de collaborateurs bénévoles à plus de 20 employés à temps plein, la plupart venus du bassin de volontaires avec lequel nous travaillons depuis des années.

MN : Quelle est votre politique au sujet de la publicité sur Bellingcat?

B : De manière générale je préfère ne pas accueillir de publicités. S’il y a de la promotion c’est pour l’un de nos produits, par exemple un atelier, un podcast ou un autre évènement. Je ne crois pas que nous ayons des statistiques d’utilisation suffisantes pour nous permettre de survivre avec la publicité. En parallèle, je ne veux pas que nous devenions dépendant de la pub et me mettre à courir après des annonceurs avec moins de temps à consacrer à la qualité du contenu.

MN : Est-ce que votre salle de rédaction est entièrement virtuelle? Comment s’organisent la collaboration et la coordination du personnel pendant une enquête? Par exemple l’enquête sur l’avion ukrainien abattu au-dessus de Téhéran?

B : Nous produisons beaucoup sur la plateforme Slack, quoique nous ayons maintenant un bureau à La Hague où une partie de notre personnel travaille désormais et nous avons également davantage d’occasions de nous rencontrer en personne pour travailler.

MN : Comment protégez-vous vos opérations contre le hacking et l’espionnage?

B : Je ne peux aller dans les détails mais nous utilisons une méthode de vérification en deux étapes avec Ubikeys et d’autres éléments du genre.

MN : Croyez-vous que votre formule de financement et votre modèle de reportages et d’enquêtes soient éventuellement pérennes?

B : Je l’espère! Nous sommes une petite organisation aussi la question essentielle pour nous est de savoir jusqu’à quel point nous pouvons grandir [NDLR : « scalability »]. Nous sommes limités dans ce que nous pouvons faire au niveau de la formation, en ce qui concerne l’acquisition de revenus, ce qui signifie que nous devons compter sur les bourses et les donations. Notre stratégie de croissance est basée là-dessus.

MN : Comment vos usagers réagissent-ils à votre travail?

B : Généralement de manière très positive, quoiqu’il existe une communauté enligne qui s’est convaincue elle-même que nous étions partie prenante à un sombre complot d’espionnage, mais c’est malheureusement la nature actuelle du discours enligne.

MN : Avez-vous des objectifs en terme d’usagers, de visites, etc?

B : Pour être franc il importe peu que nous ayons 100 ou un million de visiteurs dans une journée car nous ne dépendons pas de la publicité et ce n’est donc pas quelque chose qui m’inquiète. Nous voulons simplement réaliser des enquêtes de très haut niveau et notre travail est souvent cité par des organisations média, de telle sorte qu’il ne nous est pas nécessaire que notre site soit très fréquenté pour entendre parler de notre travail.

Entrevues : un créateur en série de logiciels d’édition numérique : Tiger Ng, le programmeur derrière la chaine de Creative Book Builder

Mammouth numérique a déjà présenté le logiciel d’éditique Creative Book Builder (CBB) un logiciel populaire notamment auprès du milieu scolaire américain pour sa grande facilité d’utilisation, la gamme large de possibilités offertes et son coût très bas, autour de 3 euros.

Mais Tiger Ng, le pseudonyme du programmeur et entrepreneur derrière CBB a produit au cours des dernières années toute une chaine de produits logiciels qui encadrent et complètent son logiciel originel. Par exemple Book Generator qui permet de transformer en livre numérique (EPub ou PDF) des tableaux Trello, des documents Excel ou Word, des documents Google ou .csv, etc. Ou encore TouchAppCreator v3.6 qui permet de créer rapidement des applications Web.

L’hyperactif et très discret personnage a accepté de répondre brièvement aux questions de Mammouth numérique via Internet.

Mammouth numérique (MN): Quelle part de votre parcours professionnel vous a mené vers CC et l’édition numérique?

Tiger Ng (TN) : Je travaille déjà depuis de très nombreuses années au développement de logiciels liés à la mobilité et à des projets reliés au milieu de l’éducation. J’ai pu œuvrer en même temps à la production de plusieurs plateformes de gestion de contenu et de publication numérique.

MN : Qu’est-ce qui vous a mené à construire Creative Book Builder?

TG : En 2010 Apple venait de lancer son IPad et il y avait une forte demande pour des applications capables de produire du contenu. J’ai d’abord produit TouchAppCreator afin de permettre aux usagers de produire des contenus pensées et optimisé pour les applications mobiles et Web. Puis j’ai réalisé qu’il n’y avait pas vraiment d’applications qui permettaient de créer des livres numériques susceptibles d’êtres lus sur iBooks. J’ai alors produit Creative Book Builder qui permet littéralement de créer des fichiers EPUB à la demande (« on the go »).

MN : Quels étaient vos objectifs à l’époque? Souhaitiez-vous créer quelque chose d’absolument distinctif?

TN : J’espère avoir réussi. CBB supporte à peu près tout ce qu’on peut trouver dans un EPUB. Un usager peut par exemple créer un design de livre fixe ou ajustable (« reflowable »). Il peut ajouter des métadonnées à son livre, adapter le CSS et la table des matières interactive. Il peut insérer des widgets et surtout il peut exporter son livre en formats variées; PDF, HTML5, et y insérer de l’audio, du vidéo, etc.

MN : Est-ce que les écoles et les enseignants sont les principaux utilisateurs de CBB?

TN : Absolument. Je crois que créer des livres simule les étudiants. Les enseignants peuvent également produire à la demande des livres interactives qui contiennent des casse-têtes, des jeux, des jeux-questionnaires, etc.; qui tous contribuent à rendre l’apprentissage plus dynamique.

MN : Qu’avez-vous créé après CBB?

TN : J’ai travaillé sur plusieurs applications qui peuvent être utilisées avec CBB. À titre d’exemple, Creative Widget Builder permet aux usagers de produire leurs propres widgets qui peuvent ensuite être insérés dans un EPUB. L’application rend également plus facile l’importation de widgets dans CBB.
Je me suis également attelé à la production de Book Generator, laquelle application permet de transformer une large gamme de formats en EPUB ou PDF

MN : Comment percevez-vous l’édition numérique maintenant?

TN : CBB est arrivé à l’étape de la maturation. Je vois très peu de progrès du côté du format EPUB. Le EPUB 4.0 en est toujours à l’étape de la conception et de toute manière iBooks ne supporte pas cette version.  J’ai l’impression que le standard EPUB va évolué très lentement.

MN : Croyez-vous que le livre interactif a un avenir?

TN : Bien sûr. Je suis déjà en train de créer un nouveau type de livre à partir du format EPUB. Pour le moment je l’appelle « livre HTML5 » (« HTML5 books »). Il s’agit d’un fichier.zip qui contient des pages HTLM et des médias (vidéo, audio, images, etc.). Il peut être lu avec un navigateur ou en utilisant Creative Book Reader

Vers de nouveaux modèles d’affaires pour les magazines : entrevue avec Mathieu Carbasse de L’actualité.

Il y a bientôt trois ans, L’actualité, un prestigieux magazine d’affaires publiques très connu au Canada a été acquis par une entreprise de l’économie numérique ; MishMash Media

Il y avait derrière cet achat la volonté de définir de nouveaux espaces de revenus dans l‘univers numérique pour un magazine traditionnel. En septembre L’actualité a publié un nouveau numéro censé refléter les nouvelles approches mises sur pied par la direction. Mathieu Carbasse est chef du pupitre numérique au magazine et répond aux questions de Mammouth sur l’influence du numérique dans les nouvelles façons de faire de L’actualité.

Mammouth numérique (MN) : Parlez-nous un peu de votre rôle au sein de L’actualité?

Mathieu Carbasse (MC) : Je suis responsable des publications numériques, alors une partie de mon travail est plutôt traditionnelle comme l’optimisation des contenus produits à l’origine pour le papier et diffusés en mode numérique. Mais j’assume également la charge des publications numériques natives. Une grande part des contenus produits par notre équipe de journalistes est créée de manière exclusive pour le Web. À l’heure actuelle, L’actualité est vraiment au carrefour du Web et du papier. Quand nous pensons à un bon sujet magazine, nous pensons également à un bon sujet Web.

MN : Quelle est l’influence du numérique dans la nouvelle mouture du magazine lancée en septembre?

MC : La première étape de travail lors de l’achat de L’actualité a été de consolider le magazine. Ensuite, il est passé de 20 à 12 numéros par an. L’étape suivante, celle où nous sommes; c’est le numérique qui devient le centre de gravité du magazine. En avril dernier, nous avons installé sur notre site ce qui est appelé en jargon un « Hard Pay Wall », un volet autour de nos contenus. Le visiteur a droit à deux articles gratuits. S’il veut en lire deux de plus, il doit s’abonner à notre infolettre et au-delà de ces quatre articles au total, il doit s’abonner et payer.

MN : Est-ce que ça fonctionne?

MC : Les premiers résultats paraissent positifs. En fait, pour le moment, tous les indicateurs sont au vert. Nous nous méfions évidemment, nous connaissons notre milieu et le contexte dans lequel évoluent les magazines, donc au final on se dit que nous pourrons évaluer solidement seulement après un an, mais pour l’instant nous sommes très satisfaits. Nous avons plus de nouveaux abonnés et aussi plus de nouveaux lecteurs. En termes de nouveaux abonnés, il s’agit d’un sommet depuis la reprise du magazine. Nous avions cru au départ que le mur payant allait faire diminuer le nombre de visiteurs, mais il s’est au contraire accru.

MN: Est-ce qu’il existe d’autres éléments de votre stratégie numérique qui pourraient vous permettre de générer davantage de revenus?

MC: Il va y avoir de nouvelles approches avec les annonceurs, mais L’actualité demeure un média d’informations et ne va pas s’accoler à une plateforme de commercialisation de produits de consommation par exemple. L’idée est d’augmenter et de varier nos sources de revenus.

MN: À quelle hauteur espérez-vous que les revenus numériques pourront s’élever grâce à la nouvelle approche?

MC: Nous en saurons davantage après un an à vivre l’expérience. Mais je souhaite préciser qu’une bonne partie de l’amélioration, lorsque l’on parle d’accroitre les revenus, n’est pas nécessairement visible sur le Web et se situe  derrière le site. Notre base d’abonnements a également migré entièrement en mode  en numérique et cela nous permet d’améliorer significativement notre taux de réabonnements alors que nous profitons aussi de nouveaux abonnements.

MN: Comment est-ce que ces péripéties numériques sont vues par l’équipe de journalistes?

MC: Ils sont très heureux de la nouvelle plateforme où leurs contenus sont mieux mis en valeur et comme ils sont évidemment conscients du contexte économique qui entoure les magazines, la plateforme leur donne de l’espoir.

MN: Comptez-vous implanter d’autres stratégies à saveur numérique?

MC: Je ne peux rien révéler, mais il y aura certainement de nouvelles étapes. Un avantage de notre petite équipe c’est que nous pouvons discuter plein de projets et qu’il y a une grande ouverture face à l’innovation.

publie.net, maison d’édition numérique

écran Publie net

Fondée en 2008, publie.net, située à Montpellier en France est l’une sinon la première plateforme d’édition numérique francophone. Mammouth a interrogé son éditeur Guillaume Vissac.

 

Mamouth numérique (MN) : Quelles sont les origines de publie.net ?

Guillaume Vissac (GV) : publie.net a déjà plusieurs vies. Fondée par l’auteur François Bon  la maison a d’abord été pensée comme une coopérative d’auteurs éditant en mode numérique. Concentrée sur la littérature contemporaine la maison publiait via de nouveaux formats distribués par le Web.

Petit à petit, le publie.net actuel s’est construit. En 2012 la maison s’est ouverte à l’imprimé puis en 2014 François Bon a décidé d’arrêter. Un collectif, composé d’auteurs maison et de travailleurs de la coop s’est mis en place pour racheter l’entreprise et en faire un modèle davantage professionnalisé et adapté aux caractéristiques de l’édition d’aujourd’hui. publie.net a cessé d’être une coopérative. Maintenant la maison publie autant des livres numériques que des livres papier ou des objets Web. Le fil commun c’est que nous favorisons les littératures qui se partagent.

MN : Quelle est l’influence du numérique dans le travail de l’équipe éditoriale?

GV : Auteurs, graphistes ou moi en tant qu’éditeur, ce qui nous lie et nous motive tous c’est le Web. Notre travail s’est toujours fait essentiellement à partir du Web qui réunit aussi nos intérêts personnels. Plusieurs d’entre nous sommes également auteurs. Mais les lectures qui nous attirent et nous inspirent nous les trouvons aussi à partir du Web. Les auteurs que nous publions programment ou expérimentent via un site ou alors interviennent d’une manière ou de l’autre sur le Web également.

MN : Comment fonctionne la maison d’édition dans la vie de tous les jours?

GV : Nous sommes une boite atypique et ça se reflète aussi dans la manière de vendre. Par exemple ceux qui achètent un de nos livres papier trouvent à l’intérieur un code qui leur permet de télécharger gratuitement la version numérique. Nous maintenons également des prix bas. Pour nous le juste prix d’un livre numérique doit se situer sous le prix d’un livre poche papier.

Le livre numérique constitue de 20 à 25% de nos ventes. Nous misons également sur un volet abonnement qui se développe beaucoup et qui possède un solide potentiel de croissance à terme, surtout au niveau des collectivités et des bibliothèques,  par exemple à l’Université de Montréal.

Avec les auteurs nous accordons pour le numérique des taux plus élevés que la moyenne de l’industrie. Comme les dépenses sont nettement moins élevées que pour le papier, l’auteur reçoit environ 30% du revenu hors-taxes. Pour le papier nous sommes évidemment plus limités dans ce que nous pouvons accorder. Nous avons également un taux spécifique pour chaque autre catégorie de vente, par exemple les abonnements. Ce qui nous caractérise de manière spécifique c’est l’implication que nous avons de la part de nos lecteurs. Le format abonnement crée une véritable communauté de lecteurs qui nous suit et qui a un effet concret de recommandation

J’anime aussi en ligne un carnet de bord de la maison. Ça a pas mal de succès. L’édition étant un milieu assez fermé, le lecteur n’a pas accès à l’aspect « cuisine » et ce carnet nous permet d’avoir une relation directe avec les lecteurs.

MN : Comment est-ce que le milieu vous perçoit?

GV : Nous sommes certainement mieux perçus maintenant qu’il y a 5 ou 10 ans. Nous participons aux différents salons et à certains marchés du livre, comme le marché de la poésie. Les éditeurs voient bien que nous sommes sérieux et que nous avons en commun les mêmes réalités qu’eux : la littérature, les auteurs, l’imprimerie, etc. ce qui aide également c’est que les médias parlent de nous et forcément cela influence le regard de nos pairs.

MN : Quelle est votre perception des littératures numérique ou nouvelles littératures.

GV : Notre regard là-dessus est très franco-français. Personnellement je me méfie des noms mis sur des pratiques d’écriture. Par exemple il existait des formes d’écriture à contrainte bien avant Twitter. Une question que nous devons également nous poser comme éditeurs c’est comment partir du format, par exemple Twitter, pour arriver au livre? Enfin, de manière générale, les universités ont généralement 10 ans de retard sur ce qui se fait dans la réalité. Leur manière d’analyser et étiqueter une pratique n’a pas nécessairement d’écho hors de leurs murs.

MN : Est-ce que vous obtenez du support de la part des structures régionales?

GV : Oui. Nous profitons d’un bon support de la région Occitanie sur des projets divers. Pas des projets de publication de livres mais des projets d’envergure afin de promouvoir le catalogue papier auprès des librairies, développer l’offre numérique aux bibliothèques et nous raccorder à elles. Nous avons besoin de ces soutiens institutionnels pour survivre.

MN : Comment voyez-vous votre rôle d’éditeur?

GV : Pour la sélection des textes, chaque éditeur a sa sensibilité propre et chez publie.net nous sommes très attentifs à ce qui se publie sur le Web. Je me sens plus utile dans le travail avec les auteurs. En plus d’écrire je construis également aussi des sites Internet, dont certains sont créés pour recevoir un projet spécifique comme Kalces.

Nous possédons une quinzaine de collections dont une dizaine d’actives. Nous avons parmi elles des univers variés pour le théâtre, la poésie, etc. L’aspect graphique est très important pour nous et nous y accordons le soin approprié. Notre graphiste, Roxane Lecomte, possède une grande habileté pour changer de registre selon et le ton de la collection, et celui du livre.

Contrairement à la poésie traditionnelle, nos couvertures de poésie sont très colorées. Parmi toutes, notre collection ArchéoSF se distingue et les lecteurs viennent nous en parler dans chaque salon.

Une revue littéraire en mode cryptomonnaie

screenshotDémarrée en plein été, en juillet, Revue H  se veut le premier projet de revue littéraire francophone appuyée sur les cryptomonnaies. En plus de sa présence Web, Revue H niche également sur la plateforme de publication Steemit

Particularité de cette plateforme : elle récompense tous les acteurs de la chaine de publication en mode média social : les auteurs, ceux qui partagent les contenus et permettent de les faire connaitre et ceux qui aiment et donnent une première visibilité à ses contenus. La plateforme pour se faire a sa propre cryptomonnaie, le steem

Cette cryptomonnaie est strictement dédiée à la publication!

L’équipe fondatrice espère que l’installation sur Steemit va lui contribuer à payer les auteurs et les frais de la revue et lui permettre ainsi de s’ancrer dans la pérennité. Le mode de financement choisi distingue radicalement des autres la Revue H. Mammouth s’est entretenu avec Walid Romani  son idéateur.

Mammouth numérique (MN): Comment est né le projet de la Revue H?

Walid Romani (WR): Il y avait déjà plusieurs revues littéraires sur le Web et je ne voulais pas en rajouter une nouvelle. J’avais certes l’envie de faire quelque chose, mais il fallait pour moi que ce soit différent, que ça apporte quelque chose de neuf au genre. Lorsqu’il y a deux ans je suis tombé sur Steem et les cryptomonnaies, il y a un déclic qui s’est fait.

Il faut comprendre que les revues littéraires sont très difficiles à financer. Le système de subvention favorise les grandes revues qui possèdent déjà un tirage solide. Au fil des ans, parmi tous les projets de revue littéraire que j’ai pu voir, seules les plus importantes d’entre elles ont pu survivre.

MN : Justement, comment ce projet-ci s’est-il construit?

WR: Pour le contenu je souhaitais trouver des textes originaux, quelque chose avec un ton nouveau qui sorte du cercle fermé des études littéraires.

Je ne voulais justement pas des auteurs qui écrivent pour le milieu littéraire. Ça produit en général des textes qui manifestent par trop la conscience de soi. Alors tranquillement, une équipe s’est assemblée autour sentiment commun. Le premier fut Boris Nonveiller, dont j’apprécie le regard extérieur au monde littéraire. L’élément qui a vraiment orchestré toute la démarche cependant reste le désir de mettre en place un système offrant la possibilité de rémunérer les auteurs, lesquels doivent souvent œuvrer gratuitement. Steem permet cela.

MN : Comment en êtes-vous arrivé à travailler avec Steem?

WR : À l’origine, je croyais que nous pourrions lancer notre propre plateforme de cryptomonnaies. Nous aurions ainsi pu financer systématiquement des publications différentes.

Sauf que le système financier québécois assimile la cryptomonnaie à des valeurs financières. Lesquelles tombent alors dans le giron de l’AMF (Autorité des marchés Financiers).

Pour lancer une cryptomonnaie, l’AMF exige la publication d’un prospectus comme pour une opération boursière. Les seuls frais d’avocats pour ce faire s’élèvent à autour de 15 000 $ (10 000 euros). Avec ses 5 millions d’utilisateurs, Steem était déjà en place et crédible. En 2017, il n’y avait pas nécessairement d’autres cryptomonnaies qui se dédiaient à la publication de contenus.

Après avoir exploré Steem et compris son fonctionnement, nous avons lancé une opération de sociofinancement. Nous avons récolté nettement moins que les 10 000$ (7 500 euros) souhaités. Mais nous avons quand même été en mesure sur « Steem » de créer un « bloc » pour que ce « bloc », conservé en jachère pendant un certain temps selon les règles d’utilisation de Steem, ramène mensuellement à Revue H une forme de revenus d’intérêt. C’est essentiellement cet intérêt, né de l’ensemble de la masse monétaire en mode « Blocking » sur Steem, qui est partagé entre les auteurs et les éditeurs de la plateforme de contenus elle-même ( Steemit) et qui au final récompense nos auteurs. Steemit pour l’Instant compte près d’un million d’usagers.

Les autres revenus de la Revue H proviennent des votes que les usagers procurent à chaque texte.

MN : Ça doit quand même prendre une grande masse d’usagers pour faire fonctionner la plateforme?

WR : Steem n’est pas un système parfait. Tout d’abord le processus dans l’ensemble est complexe. Ensuite sur Steemit les contenus sont très difficiles à trouver.

L’accès à Steemit n’est pas facile non plus et entrer dans le système financier de Steem encore moins. Enfin, il y a très peu de francophones sur Steemit : quelques centaines à peine.

Publier de manière hybride, c’est-à-dire à la fois sur Steemit et sur un site Web à permis de régler ces deux problèmes : celui de la facilité d’accès et celui des lecteurs francophones. Sur le Web les textes sont immédiatement accessibles et les usagers peuvent donner à chaque texte des points et pour ce faire payer de manière très simple à l’aide de Paypal ou de leur carte de crédit. Bien sûr, la transaction entre dans le système de Steem, mais c’est beaucoup moins complexe que passer par Steemit.

Autre irritant : la fameuse longue traine si chère aux médias sociaux est inutile sur Steemit qui impose une limite de 7 jours pour voter pour un contenu. Découvrir un auteur ou des articles à un moment donné dans le temps et remonter toute la chaine pour récompenser auteurs et/ou éditeurs devient donc impossible et voilà un avantage traditionnel des médias sociaux qui disparaît.

Quand je regarde ces obstacles, je ne peux que constater que Facebook a un énorme avantage sur tous ses compétiteurs dans le secteur des cryptomonnaies; la plateforme profite d’une extraordinaire expérience utilisateur. Les équipes de design et de gestion de Facebook connaissent déjà tous les problèmes possibles.

MN : Comment envisagez-vous la suite?

WR : Élargir la présence de Revue H à d’autres plateformes de publication en mode cryptomonnaie, par exemple Tribe, actuellement en version bêta. Ensuite, la présence visuelle et financière de Revue H peut être augmentée en migrant vers d’autres plateformes de contenus qui fonctionnent avec le Steem par exemple DTube, dédiée à la vidéo.

Je crois que la blockchain peut contribuer à assurer à terme l’avenir du contenu numérique. Il faudra voir cependant comment la situation évolue dans les prochains mois. Notre équipe ne s’est fixé aucun objectif sinon de faire au moins un an et donc de publier les trois numéros annuels prévus à l’origine. La prochaine parution de Revue H devrait avoir lieu vers novembre ou décembre.

 

Note de Mammouth: Revue H est ouvert à tous les auteurs de la francophonie.